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  • Jean-Christophe Gadrat

Du thé et du classique

Lausanne, 20h.

La Russie a donné le coup d’envoi de « sa » coupe du monde de football deux jours auparavant. Ce soir deux grandes équipes s’affrontent : le Brésil face à la Suisse. Et oui la Suisse est devenue une grande nation du football. Au classement FIFA des équipes nationales elle pointe à la sixième position, derrière le Brésil et juste devant la France. Alors c’est peu dire si ce petit pays est réuni devant les écrans ce soir. Malgré une météo parfaite les artères de la ville vaudoise sont presque désertes. Les cafés en revanche ont fait le plein et les abords du lac, où trônent un immense écran géant, pullule de supporters. L’ambiance y est bon enfant, joyeuse sans être agitée. Nous sommes loin d’une ambiance disons… méridionale d’une ville comme Marseille. Si le pays entier semble s’être donné rendez-vous derrière son équipe certains ont fait un autre choix. A quelques pas de là trône un bâtiment célèbre, bien moins éphémère qu’une fan zone qui ne durera que le temps des victoires : le Beau-Rivage Palace. Cet édifice jeune d’un siècle, à la décoration quelque peu baroque et à la réputation internationale accueille en son sein une tout autre rencontre : celle des musiciens de la Sinfionetta de Genève, accompagnés par de talentueux solistes. Le temps d’une mi-temps les artistes vont s’en donner à cœur joie et nous… tenter d’accorder les morceaux proposés avec quelques thés.


Coup d’envoi.


Le premier morceau est un concerto pour violon et orchestre en sol mineur de Max Bruch, son chef d’œuvre. Alternant fougue et lyrisme, l’entame est ample, puissante puis se calme. La majeure partie laisse une impression de vivacité, réhaussée par les longs solo de violon, puis fini par une réelle fougue. Ainsi on pense à un Pu’erh sheng, ni jeune ni vieux, d’une dizaine d’année, à grosses feuilles qui donneront corps, volume et ampleur, tout en restant mesuré. Il sera idéalement long en bouche, avec une réelle finesse et une légère astringence. Les dernières infusions seront à la mesure du final du concerto : longues pour dégager du coffre.


Deuxième passe.


"Après un rêve", c’est le nom de cette pièce lyrique de Gabriel Fauré. Nous c’est pendant ce rêve que nous pensons au thé que nous pourrions déguster. Un morceau court mais marquant, aux saveurs jouant entre mélancolie et repos. Ainsi un darjeeling d’automne à long flétrissage et oxydation moyenne. Un thé doux et ample, avec suffisamment de corps pour emplir la bouche. Quelques pointes d’astringence ça et là. Des notes d’agrumes confits, de caramel-beurre salé ainsi que quelques pointes végétales. Globalement fondant comme une baignade dans une mer chaude pendant une averse tropicale. Où le parfum du sable se mêle à celui du bois mouillé des cocotiers et aux fougères sempervirentes, toutes proches.


Enfin la dernière pièce, écrite par Ernest Chausson, intitulée « poème de l’amour et de la mer ». Composé de trois parties il est plus dramatique que les deux premiers. Complexe, long, sombre parfois, composé de nombreux rebondissements. Un Wuyi Yancha l’accompagnera parfaitement. Un thé très torréfié, aux accents de fruits compotés. Doté d’un immense volume, la force des premières infusions sera, à l’image de ce poème, presque déstabilisante. La troisième verse sera plus courte, douce, pour accompagner le calme soudain. Des notes d’agrumes, tel un jeune pomelo, accompagneront à merveille ces instants malicieux. La cinquième infusion sera plus longue pour faire ressortir l’ampleur de ce merveilleux genre de thé. La minéralité quant à elle apporte le soutient de fond, comme les interventions des vents, discrets mais bel et bien présents, sans qui ce morceau n’aurait pas la même saveur.


Alors que se finit ce concert, sous les acclamations d’un public conquis, résonne au dehors d’autres hourra. Ceux d’un peuple heureux de l’égalisation contre la Seleçao. Amateurs de ballon rond et de classique sont, l’espace d’un instant, en harmonie. Harmonie que vous prolongerez avec les badauds devant l’écran géant ou bien loin de la foule, sur les rives du lac où seule une clameur distante vous rappellera qu’il existe autre chose que le thé et la musique.

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